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Ça fait vaguement penser à Nelly Arcan :
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Souvent, la nuit, Gillian écrivait pendant quelques minutes avant de repartir vers le trottoir. Elle expliqua à Rosa qu'elle finissait la rédaction d'un roman autobiographique qui portait sur son sentiment d'aliénation par rapport à son propre corps. Rosa, à la seule mention du mot «aliénation», exigea que Gillian lui lise son texte. La rouquine se laissa prier puis obtempéra. Le roman s'intitulait Clitoris. Il s'agissait bien évidemment d'un titre provisoire sur lequel on aurait bien le loisir de réfléchir un peu plus tard, advenant le cas où un éditeur accepterait de publier le manuscrit. -Tu m'en lis un petit bout? -T'es vraiment chouette! Gillian prit une pose provocante, descendit un peu son décolleté déjà généreux au point d'être bonasse et entreprit sa lecture d'une voix suave : CLITORIS C'est ce clitoris comme je le vois , ou comme je le voyais, car je ne verrai plus. Ce clitoris, bijou et pustule de toutes les femmes, ce clitoris qui luit pour et par lui. Point rose dans le noir de la nuit. Nuit rose dans le noir de mes poings. Malédiction veinée. Bob lui caressa doucement le clitoris de l'index gauche pendant qu'il lui enfonçait le doigt dans le fond de la gorge. Elle eut un haut-le-coeur qui contribua à durcir l'érection de Bob. Karine pensait aux sons qu'elle avait un jour entendus émerger de la chambre de sa mère à l'époque où celle-ci fréquentait un joueur de hockey professionnel. Elle laissa échapper un gémissement, lui, un râle. C'était un concerto pour deux voix de désirs qui s'élevait, une ode éternelle au clitoris de Karine et à l'érection de Bob. L'homme retourna la femme sur le ventre pour la sodomiser lentement tout en maintenant son index sur le clitoris en folie de Karine. Du petit médaillon en pulsation suintait maintenant un liquide visqueux et odorant, ce jus de tous les plaisirs et de tous les avilissements. Elle crut devenir folle de plaisir, de ce plaisir de moi. Elle avait enfin atteint l'état dont elle avait rêvé en plaçant cette annonce dans le journal : elle était réduite à un simple orifice et à un clitoris écarlate qui palpait sous le doigt sale de cet inconnu qui haletait dans son cou comme un cheval de course. Karine poussa un cri; ce cri de pute dans Ottawa désert était le cri de toutes les femmes sodomisées par un inconnu, devenues chiourmes de cette galère maudite voguant vers le mépris. C'est dans ce fragile esquif que naquit mon «moi» et mon «je», qui allaient donner naissance à mon «me». Toute ma vie, je recherchai le cordon ombilical qui me rattachera à ce clitoris. Pour le reste de mes jours, je serai condamnée à l'écriture de cette jouissance et à la jouissance de cette écriture. Gillian s'interrompit. Rosa applaudissait. -Gillian, c'est magnifique. C'est d'une beauté sans pareil. Il faut absolument que tu l'envoies à des éditeurs. Je suis sûre que ça sera un immense succès. -Tu n'es pas la première à me le dire, je l'ai déjà envoyé un peu partout, même en France, et j'attends des réponses. Les réponses ne se firent pas attendre trop longtemps. En janvier 2001, un éditeur français important accepta de publier tel quel le manuscrit de Gillian. Ce fut le tapis rouge vers l'Europe qui l'accueillit à bras ouverts. Clitoris connut un succès planétaire instantané. L'Étoile de Montréal y consacra même la moitié de son cahier «Arts et spectacles» Plusieurs fois. Un critique y alla de cette dithyrambe : «Ce roman édifiant même pour le papier et l'encre qui le supportent souligne la force d'écriture peu commune et l'intelligence de son auteure. On se délecte des descriptions parfois crues mais combien nécessaires de l'enfer de la narratrice. Soyons francs, Clitoris est la dénonciation la plus importante de ces pitoyables excuses servant à exploiter encore davantage le corps de la femme. Honnêtement, ce triste appel à l'aide transcende son art.» |
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Éric Dupont, La logeuse, Marchand de feuille, 2006, p. 178-181 |
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