Mesure la hauteur de ton esprit à l'ombre qu'il projette

 

 

Un jour, quelque part, Rosa ne savait plus exactement où, quelqu'un avait écrit : «Lire, c'est partir un peu.»  Elle était aussi certaine d'avoir entendu quelqu'un dire : «Partir, c'est mourir un peu.»  À son sens, il était fort possible qu'elle soit déjà morte, sans que quiconque s'en soit aperçu.  Car nul ne pouvait nier que la vie de notre petite Rosa n'avait été jusqu'ici qu'une liste interminable de lectures et de départs.  Peu importe le calcul, son corps était déjà en état de putréfaction avancée et nul ne pouvait prophétiser le moment où cette mort allait s'arrêter.  Sa mort avait débuté le jour où sa mère lui avait appris à lire dans la petite cuisine de Gaspésie, et elle se terminerait le soir où, avant de s'endormir pour une ultime fois, elle déposerait sur sa table de chevet un livre lumineux pour éclairer les ténèbres de la nuit. Car nous le savons, chaque ligne lue nous arrache un peu de nous-mêmes et nous rapproche de cet instant précis qui nous a été promis le jour de notre naissance.  Or il se trouve que certains d'entre nous, croyant trouver dans les livres le secrets de la longévité, accélèrent sans le savoir le processus de la mort.

Les gens heureux ne lisent pas d'histoires.

 

Éric Dupont, La logeuse, Marchand de feuille, 2006, p. 270-271

 

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