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Du
pur délire et un pur délice
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Éric
Dupont donne sa pleine mesure dans ce deuxième roman haut en
couleurs
La logeuse est un «roman
tragique», nous prévient d’emblée son sous-titre. Ne vous y
fiez pas. Il est vrai que la mort y rôde et que Rosa Ost, sa
protagoniste, connaît un destin qui la dépasse. En août 2000,
en effet, cette Gaspésienne de 20 ans reçoit d’un bigorneau
la mission de sauver son village dont les habitants sont promis
à une mort certaine depuis que le vent a
cessé d’y souffler, laissant stagner un gaz, l’Ennui,
devenu ainsi mortel. Puisque le bigorneau l’assure que «le
vent vient de Montréal» (p. 39), elle s’y rend et n’y
trouve que désillusions.
Un humour grinçant
Mais la tragédie, dans ce roman, prend les couleurs de la farce. Elle résulte
de la confrontation d’une jeune fille naïve et idéaliste
avec une société qu’Éric Dupont tourne en dérision dans
des scènes plus cocasses les unes que les autres. Ainsi, élevée
dans l’idéologie marxiste par une mère syndicaliste, Rosa découvre
que les étudiants de la FUCQ, La Fédération des
universitaires criards du Québec, n’ont conservé de cette idéologie
qu’une manière de se vêtir, tandis que des effeuilleuses,
Les Arrière-petites-filles de Lénine, n’en connaissent que L’Internationale,
sur l’air de laquelle elles enlèvent de vieux uniformes de
l’Armée rouge.
L’humour d’Éric Dupont, plutôt inoffensif dans son premier roman, Voleurs de sucre, se fait ici grinçant
et sarcastique. Attention, ça mord! La logeuse du titre discrédite,
à elle seule, à la fois l’Office québécois de la langue
française, le féminisme et le nationalisme. Cette agente de
francisation, qui massacre allègrement le français et fait
manger ses pensionnaires dans des assiettes fleurdelisées,
apparaît comme une caricature du nationaliste québécois. Les
fédéralistes ne valent pas mieux. Le propriétaire de l’hôtel
de passe où travaille Rosa, «un ministre d’Ottawa très
connu pour ses positions fédéralistes» (p. 178), incite des
prostituées à porter des vêtements ornés de feuilles d’érable
et du mot Canada en lettres fluorescentes. Au provincial, le
MERDIQ, le ministère de l’Épanouissement des régions désolées
et isolées du Québec, a pour principale fonction de faire de
fausses promesses aux villageois devenus oisifs suite à la
fermeture de l’usine de papier du village. Une certaine littérature
en prend aussi pour son rhume. Les facultés de littérature du
monde entier font «un usage immodéré et presque dangereux»
(p. 33) du gaz de l’Ennui; une prostituée, ex-étudiante en
littérature, publie, en France, un roman intitulé Clitoris,
dans lequel elle écrit: «C’est dans ce fragile esquif que
naquit mon «moi» et mon «je», qui allaient donner naissance
à mon «me». (p. 180); la vraisemblance d’un roman
historique à succès, Madame Autrefois, est tournée en
dérision.
Un roman délirant
Si l’on en juge par ce qui précède, un roman, selon Éric Dupont, ne
doit être ni ennuyeux, ni narcissique, ni vraisemblable. La
logeuse évite, on s’en doute, ces trois écueils. La réalité
y est présente comme, par exemple, dans une description fort réaliste
de la rue Saint-Laurent, que Rosa parcourt du sud au nord, mais
la vraisemblance cède presque toujours le pas à une
imagination débridée comme dans le passage hautement
fantaisiste où des oies blanches survolent cette même rue, du
nord au sud. Loin de susciter l’ennui, ce roman, dont le délire
est par ailleurs fort bien maîtrisé, étonne à chaque page.
Jouissif!

Josée Bonneville
Éric Dupont, La logeuse, Montréal,
Marchand de feuilles, 2006, 304 p., 23,95$.
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