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Article paru dans le numéro 123, automne 2006, de la revue Lettres québécoises (page 18).

 

 

 

 

 

 

 

Du pur délire et un pur délice

Éric Dupont donne sa pleine mesure dans ce deuxième roman haut en couleurs

La logeuse est un «roman tragique», nous prévient d’emblée son sous-titre. Ne vous y fiez pas. Il est vrai que la mort y rôde et que Rosa Ost, sa protagoniste, connaît un destin qui la dépasse. En août 2000, en effet, cette Gaspésienne de 20 ans reçoit d’un bigorneau la mission de sauver son village dont les habitants sont promis à une mort certaine depuis que le vent a  cessé d’y souffler, laissant stagner un gaz, l’Ennui, devenu ainsi mortel. Puisque le bigorneau l’assure que «le vent vient de Montréal» (p. 39), elle s’y rend et n’y trouve que désillusions.

Un humour grinçant

Mais la tragédie, dans ce roman, prend les couleurs de la farce. Elle résulte de la confrontation d’une jeune fille naïve et idéaliste avec une société qu’Éric Dupont tourne en dérision dans des scènes plus cocasses les unes que les autres. Ainsi, élevée dans l’idéologie marxiste par une mère syndicaliste, Rosa découvre que les étudiants de la FUCQ, La Fédération des universitaires criards du Québec, n’ont conservé de cette idéologie qu’une manière de se vêtir, tandis que des effeuilleuses, Les Arrière-petites-filles de Lénine, n’en connaissent que L’Internationale, sur l’air de laquelle elles enlèvent de vieux uniformes de l’Armée rouge.

 

L’humour d’Éric Dupont, plutôt inoffensif dans  son premier roman, Voleurs de sucre, se fait ici grinçant et sarcastique. Attention, ça mord! La logeuse du titre discrédite, à elle seule, à la fois l’Office québécois de la langue française, le féminisme et le nationalisme. Cette agente de francisation, qui massacre allègrement le français et fait manger ses pensionnaires dans des assiettes fleurdelisées, apparaît comme une caricature du nationaliste québécois. Les fédéralistes ne valent pas mieux. Le propriétaire de l’hôtel de passe où travaille Rosa, «un ministre d’Ottawa très connu pour ses positions fédéralistes» (p. 178), incite des prostituées à porter des vêtements ornés de feuilles d’érable et du mot Canada en lettres fluorescentes. Au provincial, le MERDIQ, le ministère de l’Épanouissement des régions désolées et isolées du Québec, a pour principale fonction de faire de fausses promesses aux villageois devenus oisifs suite à la fermeture de l’usine de papier du village. Une certaine littérature en prend aussi pour son rhume. Les facultés de littérature du monde entier font «un usage immodéré et presque dangereux» (p. 33) du gaz de l’Ennui; une prostituée, ex-étudiante en littérature, publie, en France, un roman intitulé Clitoris, dans lequel elle écrit: «C’est dans ce fragile esquif que naquit mon «moi» et mon «je», qui allaient donner naissance à mon «me». (p. 180); la vraisemblance d’un roman historique à succès, Madame Autrefois, est tournée en dérision.

Un roman délirant

Si l’on en juge par ce qui précède, un roman, selon Éric Dupont, ne doit être ni ennuyeux, ni narcissique, ni vraisemblable. La logeuse évite, on s’en doute, ces trois écueils. La réalité y est présente comme, par exemple, dans une description fort réaliste de la rue Saint-Laurent, que Rosa parcourt du sud au nord, mais la vraisemblance cède presque toujours le pas à une imagination débridée comme dans le passage hautement fantaisiste où des oies blanches survolent cette même rue, du nord au sud. Loin de susciter l’ennui, ce roman, dont le délire est par ailleurs fort bien maîtrisé, étonne à chaque page. Jouissif!

Josée Bonneville

Éric Dupont, La logeuse, Montréal, Marchand de feuilles, 2006, 304 p., 23,95$.

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