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Article paru dans le numéro 134, été 2009, de la revue Lettres québécoises (pages 18-19).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout un cinéma !

Tout comme Blanche dans Le train pour Samarcande, Victoria est une vieille dame fort sympathique. La première adore la littérature ; la seconde, le cinéma. Surtout les films de Charlot, le célèbre Vagabond.

Le roman se déroule principalement à Lyon où se rencontrent les trois personnages principaux:Victoria, une Française de 93 ans qui vit seule dans cette ville où, jusqu'à sa retraite, elle a travaillé dans un atelier de tissage, Peter Kelman, son nouveau voisin, un acteur célèbre, Montréalais d’origine écossaise, venu tourner un film à Lyon, et Renée St-Cyr, l’assistante du réalisateur du film, une jeune Québécoise avec qui Peter Kelman aura bientôt une liaison.

 

Le roman raconte alternativement la vie présente, à l’été 2007, et la vie passée de ces trois protagonistes, selon une progression qui n’en dévoile les éléments essentiels que graduellement. Il évoque aussi la ségrégation raciale aux Etats-Unis (entre autres, l’affaire Rosa Parks) et, plus encore, l’Holocauste et le procès de Klaus Barbie, le «boucher de Lyon» reconnu responsable de l’arrestation de 14 311 résistants et de la déportation de 7 581 Juifs.

 

La vie est-elle un film?

Mais c’est le cinéma qui occupe la plus grande place du contexte social du roman. Victoria et Peter se découvrent une passion commune pour Charlie Chaplin et écoutent ses films ensemble, tandis que Jérôme veut rendre hommage à George Cukor et à son célèbre My fair lady. Mythomane, il fait de Renée sa Galatée et veut que son film soit «une réécriture futuriste, un pastiche fantaisiste et noir» (p. 31) de la légende de Pygmalion. Mais le cinéma n’a pas qu’un intérêt anecdotique dans le roman. Il permet à l’auteure de jouer sur la frontière entre la fiction et la réalité et de chercher à dépasser les apparences. Enfant, Renée a vu ses parents porter le masque du bonheur pour lui cacher qu’ils ne s’entendaient pas et lui faire croire qu’elle grandissait dans une famille unie. Elle en a conservé le besoin de toujours chercher à déceler la part de cinéma dans l’attitude des gens. Elle a  fini par se dire «que, peut-être, la vie était un film qu’elle regardait, enfermée dehors» (p. 26). Peter, lui, souffre de l’attitude fausse que les gens adoptent avec lui quand ils le reconnaissent dans les lieux publics et Victoria, de son côté, a toujours fait semblant de croire que le grand ami de son fils, un célèbre danseur, n’était qu’un ami.

 

Tout ce qui tourne autour de Charlot (sa rencontre avec Victoria, sa ressemblance avec deux autres personnages, son importance dans la vie de Peter et de Victoria) relève d’un hasard romanesque à la limite de l’invraisemblance. Mais la description de scènes clés de ses films et les commentaires sur sa vie et son œuvre contribuent, en bonne partie, au charme du roman, l’autre partie étant attribuable au personnage de Victoria, sympathique et attachant jusque dans la langue savoureuse qu’elle emploie : «J’ai un bon ami qu’est de par là… […] pour toi il serait bath, comme disent les gones[1]. ]…] Mais en même temps, ç’a déjà l’air ben compliqué avec tes deux autres Jules!» (p.156-157). On voudrait lui faire la bise, à c’te vieille!

 


[1] Les jeunes.

 

Josée Bonneville

Mélikah Abdelmoumen, Victoria et le Vagabond, Montréal, Marchand de feuilles, 2008, 282 p., 23,95$.

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