Quelles
sont ces revues? Des revues spécialisées. Et donc, à première
vue, des inutilités. Genre Espace,
qui parle de sculpture. Ou Art
le sabord, qui fait, entre autres, dans les arts
visuels. Ou encore Lettres québécoises... C'est tout
cela qui est menacé par les nouvelles dispositions du
gouvernement Harper.
L'immense
majorité des gens que je connais ignorent l'existence de revues
comme Inter
ou Esse. Mais
l'immense majorité des gens que je connais se targue
d’appartenir à une culture qui est propre à ce pays,
distincte. Cette culture, c'est aussi, nécessairement, ces
disciplines où nous devons développer notre savoir-faire, et
ce savoir-faire doit avoir un lieu pour pouvoir s'épanouir. Or,
ça ne saute peut-être pas instantanément aux yeux du profane,
mais, pour créer un écosystème propre à cet épanouissement,
il faut au Sujet certains appendices. De la même manière
qu'il faut à un organisme vivant des poumons, il faut à certains
milieux des revues.
Et
c'est elles – ou eux, si on poursuit l’analogie - qui sont
directement attaquées par le changement de régime à
Patrimoine canadien.
Cette
mesure fait un bien plus grand dommage aux nations francophones
du Canada que n'a fait de bien la reconnaissance de la nation québécoise
par le gouvernement Harper. Je parlais récemment avec
Gaston Bellemare, du Festival International de poésie de
Trois-Rivières, pour ma prochaine chronique « Célébration ».
Ce ne sera pas dans mon article, mais le membre fondateur des Écrits
des Forges m'a fait remarquer alors qu'avec ces coupures, toutes
les nations étaient traitées, pour une fois, trop équitablement.
« Oui, qu'on soit huit millions ou vingt-cinq millions de
personnes, me disait-il, l'horizon est toujours de cinq mille
copies... » (Il a avoué tout de suite que son propos, éclairant,
était démagogique; pour ma part, un mois plus tard, je cherche
encore ladite démagogie, mais c'est sans doute que je
suis un peu idiot...)
Vous
n'êtes pas un esprit chagrin. Pourtant, j'imagine
déjà des gens me dire que ces revues spécialisées relèvent
d'un autre siècle. Mais je ne retrouve pas ces revues (ni même
sous une quelconque forme mutantifiée) sur les interwebs (où
j'ai pourtant un site sur la littérature québécoise...)
J'imagine ces mêmes esprits chagrins philosopher et se dire que
les revues ne sont pas éternelles... Ne voient-ils pas que nous
sommes pourtant en présence d'un véritable génocide culturel
où toutes sont passés à la hache, sans distinction de
discipline et de pertinence?
Les
différentes revues touchées réagissent différemment.
Certaines vont publier moins de numéros; d'autres, moins de
pages et, à terme, j'imagine que plusieurs vont disparaître...
À Lettres québécoises, il nous est demandé de trouver
nous-mêmes, parmi nos amis, cinq nouveaux abonnés et d'en
abonner un sixième de notre poche. Ainsi, les collaborateurs
rempliront 25 % du nombre total de nouveaux abonnés dont
la revue a besoin afin de combler le vide laissé par l'abandon
des subventions fédérales.
Or,
je n'ai pas d'amis. Du moins, je ne connais pas un proche qui
serait intéressé à feuilleter cette revue. Tout cela est pathétique,
je sais bien...
À
42$ le feuillet, il faut être un intégriste de la littérature
pour écrire dans Lettres québécoises... Personnellement, si j'y écris,
c'est parce que je ressens le besoin de me distancier de la Bête
en moi. Je suis tombé, jadis et par hasard, dans une littérature
québécoise que je méprisais d'avance et j'y suis resté
parce que, finalement, je la trouve captivante. Aujourd'hui,
j'appartiens à un des derniers médias (à la masse ou
non) qui s'applique à diffuser le propos et l'existence de cet
Art noble, et ce média est désormais à son tour menacé.
Alors
je vais abonner quelqu'un de mon entourage qui ne lit pas, m'amputer ainsi un peu de mon ridicule salaire
et attendre l'année prochaine, où je vais sans doute
apprendre, au train ou vont les choses, que ma
revue cessera ses activités...
D'ici
là, j'aimerais
que les gens comprennent que leur pays, quel
qu'il soit, ne peut exister sans un soutien minimal de l'État
aux institutions
culturelles, aussi bête et plate une telle
assertion puisse-t-elle être. Et, du même coup,
j'aimerais que le gens comprennent que la
position du gouvernement Harper se résume à : « Si vous croyez en votre nation, soutenez vous-mêmes
votre culture, parce que votre gouvernement ne le fera plus pour
vous ».
C'est un ultimatum.
Ce que le Georges W. Bush du Nord nous
dit est donc : « Vous êtes avec votre culture ou vous êtes
contre votre culture! » « Acheter, c'est voter »,
disait Laure Waridel. « Acheter, ce n'est d'abord
qu'exister », répond sinistrement Stephen Harper.
C'est
dire que, si vous vous aimez, vous vous devez maintenant
d'acheter une revue culturelle, en plus de toutes vos autres
obligations ordinaires.
Je
sais ce que vous pensez, je pense pareil.
Bonne
année 2011 quand même.
Sébastien
Lavoie
Chroniqueur,
Lettres québécoises
« Tout »,
lire.ca
Webmestre,
mouvances.ca
(Pour
s'abonner à
Lettres québécoises, c'est ici,
mais ne vous
arrêtez pas en si bon chemin...)