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Article paru dans le numéro 137, printemps 2010, de la revue Lettres québécoises (pages 57-58).

Pour saluer le Victor-Lévy Beaulieu de l’édition

 

Victor-Lévy Beaulieu a porté plusieurs chapeaux au cours de sa carrière et il mérite qu’on lui fasse des révérences à plusieurs égards. Hommage, ici, quarante fois, à l’actuel éditeur de ces Trois-Pistoles qui ont maintenant 15 ans.

 

Quelle singulière marche que celle qui mena Victor-Lévy Beaulieu à la littérature! Il voulait devenir biologiste, mais habitait Morial-Mort et sa misère sociale et culturelle… Victor-Lévy Beaulieu provient d’une famille nombreuse, des déracinés de l’économie originaires du Bas-Saint-Laurent. Rien ne le prédestinait aux Lettres, sinon cette lointaine parenté avec Nelligan qui l’a plutôt desservie puisque ses parents croyaient, du fait du destin du grand poète, que la fréquentation des lettres causait la folie. Ils ont tout fait pour décourager leur enfant de s’intéresser au monde des livres.

Cependant, monsieur Beaulieu fréquentait déjà la littérature quand il fît fortuitement connaissance avec un libraire « spécialisé dans la littérature érotique […] pour ainsi dire sous le manteau »[i]. Invité dans son commerce, il y dénicha un exemplaire de la correspondance de Victor Hugo, Jules Verne et George Sand avec l’éditeur Jules Hetzel qui « changea totalement [s]a perception de l’écriture »[ii] en ce sens que ce livre lui permit de changer son rapport au livre en tant qu’objet. « Sans la lecture des lettres de Victor Hugo à son éditeur, aurais-je eu pour les mots des autres cette passion qui, sans qu’il y ait de cesse, a accompagné mon travail d’écrivain, l’a nourri et fortifié? »[iii] Sans doute que non.

 

Victor-Lévy Beaulieu, éditeur

Sa carrière d’éditeur, il l’a commencée très tôt, à titre de directeur du journal L’Envol à l’école PIE-IX. Plus tard, il s’improvise scripteur publicitaire pour CKLM en plus de se répandre en piges de toutes sortes; il tient aussi une chronique à l’hebdomadaire Perspectives. En 1967, il gagne le prix Larousse-Hachette grâce à un essai sur Victor Hugo et s’en va passer un an en France. C’est au cours de ce séjour qu’il lança son fameux « Je serai le Victor Hugo de mon pays ou je ne serai rien du tout ».

Il entre aux éditions du Jour en 1969 à titre d’adjoint au directeur Jacques Hébert, qui venait de perdre Jean-Marie Poupart, retourné à l’enseignement de la littérature. Pendant cinq ans, il sera « pour les écrivains du Jour la conscience littéraire de Jacques Hébert »[iv], ce grand fédéraliste. C’est au terme de la campagne électorale provinciale de 1973, une campagne « faite sous le signe de la saloperie et de l’intimidation, les fédéralistes se servant du terrorisme et de la crise d’Octobre pour apeurer une population encore traumatisée par la mort de Pierre Laporte »[v] que monsieur Beaulieu se rendit compte qu’il n’avait « eu aucune implication là où les choses comptent le plus, c’est-à-dire dans le choix des manuscrits politiques publiés par la maison, presque tous fédéralistes, comme il se doit. »[vi] La défaite du Parti Québécois radicalise Victor-Lévy Beaulieu et le pousse à rejeter désormais toute forme de cohabitation avec l’ennemi fédéraliste. Il quitte alors les éditions du Jour.

 

L’Aurore de VLB

Assis entre deux chaises, il entend dire que Guy Saint-Jean cherche un directeur littéraire pour la maison d’édition qu’il s’apprête à fonder, L’Aurore. L’aventure durera à peine trois ans, le bailleur de fonds, Paul Benjamin disant à Victor-Lévy Beulieu que son entreprise, Benjamin News, n’est pas là « pour subventionner sans espoir de retour possible une littérature qui laiss[e] indifférent même les pouvoirs publics. » (p. 140)

Qu’à cela ne tienne, monsieur Beaulieu réunit quelques-uns des auteurs orphelins de l’Aurore et, ensemble, ils fondent une nouvelle maison qui se nommera VLB éditeur, car, comme le lui déclara alors Jean-Claude Germain :

« Après le Jour et l’Aurore, qui ne t’appartenaient pas, les gens doivent savoir que cette fois-ci, c’est toi et toi seul, qui tiens les cordeaux. Question d’image, il n’y a pas autre chose à faire. » (p. 158)

En février 1976, pour sa première sortie sur les rayons, VLB fait paraître quatre livres en même temps… C’est que Radio-Canada avait commandé à l’éditeur un feuilleton (Les As) qui lui assurait des rentrées d’argent substantielles pouvant servir de coussin en cas de mévente des premiers ouvrages de la maison d’édition. Ensuite, ce sera Race de monde qui viendra arroser une trésorerie souvent à sec… Victor-Lévy Beaulieu a tout le temps fonctionné ainsi, semble-t-il, puisqu’il me dira avoir aussi financé les éditions Trois-Pistoles grâce aux téléromans Montréal P.Q. et Bouscotte. Qui a dit que la télévision desservait la culture déjà?

 

Des frustrations éditoriales

Une exaspération commence à envahir l’éditeur au début des années 80 :

« […] je commençais à envisager sérieusement la possibilité de me défaire de VLB éditeur, de quitter Montréal afin de m’en retourner aux Trois-Pistoles y cultiver simplement mon jardin. […] L’indifférence des pouvoirs publics me donnait la nausée, ces syndicats de boutique qu’étaient toujours nos associations professionnelles m’écoeuraient, l’envahissement de nos libraires et de nos bibliothèques par de la camelote américaine mal traduite me dégoûtait. Et plus le temps passait, moins les choses s’amélioraient […] »[vii]

C’est alors que Jacques Lanctôt s’immisce dans sa carrière. Se portant officiellement garant d’un emploi pour l’ancien felquiste afin de lui permettre de revenir s’installer au Québec, Victor-Lévy Beaulieau ne se rend pas compte qu’il vient réellement d’engager un Jacques Lanctôt qu’il n’a jamais rencontré et qui en viendra assez rapidement à occuper chez VLB un espace aussi important que le patron.

Quand il décide finalement de vendre VLB, Lanctôt le presse de lui céder l’entreprise plutôt qu’à Sogides.

 

Trois-Pistoles

C’est un tragique accident survenu chez VLB qui a forcé l’éditeur Beaulieu à sortir de sa retraite. « C’est que mon éditeur a détruit une partie de mes livres », me dira-t-il sobrement avant d’ajouter immédiatement qu’il accréditait totalement la thèse de l’accident. N’empêche, l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu n’existait plus et l’ex-éditeur était le premier à comprendre que personne ne voudrait engager les frais liés à une nouvelle publication de son abondante production.

Quand Victor-Lévy Beaulieu fonde les éditions Trois-Pistoles, en 1994, c’est d’abord pour ramener à la vie sa propre œuvre, ce qu’il fera en se republiant à raison de deux à quatre fois par année. Jusqu’à ce que Nicole Fillion lui soumette, aux fins de commentaires, le manuscrit « Nouvelles locales » pour lequel monsieur Beaulieu s’enflamme. Le désir de publier le manuscrit l’incite à revenir à l’édition, en 1999.

 

Le mandat régional

Les éditions Trois-Pistoles se sont toujours réclamées d’un mandat régional concernant un territoire allant de Montmagny aux Iles-de-la-Madeleine. La maison veut offrir un lieu d’accueil et de rencontre pour les auteurs vivant dans ces régions, auteurs qui peuvent parfois souffrir d’esseulement.

L’éditeur précise par contre qu’il fait dans la littérature, pas dans l’aide directe aux régions : « Je vais reprendre la formulation des dépisteurs du Canadien de Montréal : à talent égal, on repêche en région! » ajoutant aussi qu’ils n’ont pas été nombreux, au début, à lui soumettre un manuscrit, sept ou huit tout au plus. Ils sont maintenant une cinquantaine. C’est qu’il y a plusieurs auteurs qui sont revenus de Montréal au cours des dernières années, dira-t-il.

Victor-Lévy Beaulieu parle aussi de la condescendance des médias montréalais qui ont mis cinq ans à se remettre de la proposition initiale de la maison d’édition : venir à Trois-Pistoles, soit hors de la ville et pouvoir y parler d’une culture autre que celle de la pomme de terre. À l’époque, monsieur Beaulieu a publié un auteur montréalais qui a refusé de se rendre chez son éditeur! Les choses se sont peu à peu normalisées.

Mais, au fond, à quoi bon? semblera-t-il dire plus tard. « Y’ a comme pus rien. », se désolera-t-il. Au phénomène du snobinardisme colonisé qui nous a toujours habités s’ajoute maintenant le fait que la chronique livre est au plus bas, dira-t-il. Dans les salles de presse, à ce qu’on lui a raconté, les journalistes en sont à se disputer les livres les plus courts ou à se répandre en entrevue afin de mieux rentabiliser un métier qui se paye au nombre de caractères…

 

Victor-Lévy Beaulieu, éditeur

Sans surprise, quand je demande à Victor-Lévy Beaulieu quelles sont ses qualités d’éditeur, il me parle de son amour des beaux livres, des livres faits pour durer, justifiant ainsi le prix légèrement plus élevé de ses ouvrages.

Évidemment, vous n’allez pas m’en parler parce que vous êtes trop humble, l’ai-je alors grondé gentiment. Et de lui raconter qu’un proche lui a jadis soumis un manuscrit et que, connaissant les pratiques du monde de l’édition, il ne s’attendait pas à une réponse avant plus de six mois... J’ai essayé de décrire à monsieur Beaulieu l’étonnement dudit proche quand il a reçu, trois semaines après avoir posté son manuscrit, une lettre de refus signée de la main du grand homme où il s’empressait de s’excuser pour… la lenteur de sa réponse!

Je sentais plutôt monsieur Beaulieu s’impatienter au bout du fil. C’est qu’il devait retourner s’attabler devant cette hénaurme pile de manuscrits qui attendait une réponse. Monsieur Beaulieu a pour habitude de liquider ce monceau avant les fêtes, conscient qu’il ne fait pas que ressembler au Père Noël, mais que pour certains auteurs en passe d’être publiés, il est vraiment le Père Noël.

Merci pour tout ce que vous faites pour notre littérature, Victor-Lévy Beaulieu. Et longue vie aux éditions Trois-Pistoles!


[i]    Victor-Lévy Beaulieu, Les mots des autres, Montréal, vlb éditeur, 2001, p. 15

[ii]   Ibidem, p. 16

[iii]  Ibidem, p. 19

[iv]  Ibidem, p. 122

[v]   Ibidem

[vi]  Ibidem

[vii] Ibidem, p. 192

 

Sébastien Lavoie

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