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Victor-Lévy
Beaulieu a porté plusieurs chapeaux au cours de sa
carrière et il mérite qu’on lui fasse des révérences
à plusieurs égards. Hommage, ici, quarante fois, à
l’actuel éditeur de ces Trois-Pistoles qui ont
maintenant 15 ans.
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Quelle singulière marche que
celle qui mena Victor-Lévy Beaulieu à la littérature! Il
voulait devenir biologiste, mais habitait Morial-Mort et sa misère
sociale et culturelle… Victor-Lévy Beaulieu provient d’une
famille nombreuse, des déracinés de l’économie originaires
du Bas-Saint-Laurent. Rien ne le prédestinait aux Lettres,
sinon cette lointaine parenté avec Nelligan qui l’a plutôt
desservie puisque ses parents croyaient, du fait du destin du
grand poète, que la fréquentation des lettres causait la
folie. Ils ont tout fait pour décourager leur enfant de s’intéresser
au monde des livres.
Cependant, monsieur Beaulieu
fréquentait déjà la littérature quand il fît fortuitement
connaissance avec un libraire « spécialisé dans la littérature
érotique […] pour ainsi dire sous le manteau »[i].
Invité dans son commerce, il y dénicha un exemplaire de la
correspondance de Victor Hugo, Jules Verne et George Sand avec
l’éditeur Jules Hetzel qui « changea totalement [s]a
perception de l’écriture »[ii]
en ce sens que ce livre lui permit de changer son rapport au
livre en tant qu’objet.
« Sans
la lecture des lettres de Victor Hugo à son éditeur, aurais-je
eu pour les mots des autres cette passion qui, sans qu’il y
ait de cesse, a accompagné mon travail d’écrivain, l’a
nourri et fortifié? »[iii]
Sans doute que non.
Victor-Lévy Beaulieu, éditeur
Sa carrière d’éditeur, il
l’a commencée très tôt, à titre de directeur du journal L’Envol
à l’école PIE-IX. Plus tard, il s’improvise scripteur
publicitaire pour CKLM en plus de se répandre en piges de
toutes sortes; il tient aussi une chronique à l’hebdomadaire Perspectives.
En 1967, il gagne le prix Larousse-Hachette grâce à un essai
sur Victor Hugo et s’en va passer un an en France. C’est au
cours de ce séjour qu’il lança son fameux « Je serai
le Victor Hugo de mon pays ou je ne serai rien du tout ».
Il entre aux éditions du Jour
en 1969 à titre d’adjoint au directeur Jacques Hébert, qui
venait de perdre Jean-Marie Poupart, retourné à
l’enseignement de la littérature. Pendant cinq ans, il sera
« pour les écrivains du Jour la conscience littéraire
de Jacques Hébert »[iv],
ce grand fédéraliste. C’est au terme de la campagne électorale
provinciale de 1973, une campagne « faite sous le signe de
la saloperie et de l’intimidation, les fédéralistes se
servant du terrorisme et de la crise d’Octobre pour apeurer
une population encore traumatisée par la mort de Pierre Laporte »[v]
que monsieur Beaulieu se rendit compte qu’il n’avait
« eu aucune implication là où les choses comptent le
plus, c’est-à-dire dans le choix des manuscrits politiques
publiés par la maison, presque tous fédéralistes, comme il se
doit. »[vi] La défaite du Parti Québécois
radicalise Victor-Lévy Beaulieu et le pousse à rejeter désormais
toute forme de cohabitation avec l’ennemi fédéraliste. Il
quitte alors les éditions du Jour.
L’Aurore de VLB
Assis entre deux chaises, il
entend dire que Guy Saint-Jean cherche un directeur littéraire
pour la maison d’édition qu’il s’apprête à fonder,
L’Aurore. L’aventure durera à peine trois ans, le bailleur
de fonds, Paul Benjamin disant à Victor-Lévy Beulieu que son
entreprise, Benjamin News, n’est pas là « pour
subventionner sans espoir de retour possible une littérature
qui laiss[e] indifférent même les pouvoirs publics. »
(p. 140)
Qu’à cela ne tienne,
monsieur Beaulieu réunit quelques-uns des auteurs orphelins de
l’Aurore et, ensemble, ils fondent une nouvelle maison qui se
nommera VLB éditeur, car, comme le lui déclara alors
Jean-Claude Germain :
« Après le
Jour et l’Aurore, qui ne t’appartenaient pas, les gens
doivent savoir que cette fois-ci, c’est toi et toi seul, qui
tiens les cordeaux. Question d’image, il n’y a pas autre
chose à faire. » (p. 158)
En février 1976, pour sa
première sortie sur les rayons, VLB fait paraître quatre
livres en même temps… C’est que Radio-Canada avait commandé
à l’éditeur un feuilleton (Les As) qui lui assurait
des rentrées d’argent substantielles pouvant servir de
coussin en cas de mévente des premiers ouvrages de la maison
d’édition. Ensuite, ce sera Race de monde qui viendra
arroser une trésorerie souvent à sec… Victor-Lévy Beaulieu
a tout le temps fonctionné ainsi, semble-t-il, puisqu’il me
dira avoir aussi financé les éditions Trois-Pistoles grâce
aux téléromans Montréal P.Q. et Bouscotte. Qui
a dit que la télévision desservait la culture déjà?
Des frustrations éditoriales
Une exaspération commence à
envahir l’éditeur au début des années 80 :
« […]
je commençais à envisager sérieusement la possibilité de me
défaire de VLB éditeur, de quitter Montréal afin de m’en
retourner aux Trois-Pistoles y cultiver simplement mon jardin.
[…] L’indifférence des pouvoirs publics me donnait la nausée,
ces syndicats de boutique qu’étaient toujours nos
associations professionnelles m’écoeuraient,
l’envahissement de nos libraires et de nos bibliothèques par
de la camelote américaine mal traduite me dégoûtait. Et plus
le temps passait, moins les choses s’amélioraient […] »[vii]
C’est alors que Jacques
Lanctôt s’immisce dans sa carrière. Se portant
officiellement garant d’un emploi pour l’ancien felquiste
afin de lui permettre de revenir s’installer au Québec,
Victor-Lévy Beaulieau ne se rend pas compte qu’il vient réellement
d’engager un Jacques Lanctôt qu’il n’a jamais rencontré
et qui en viendra assez rapidement à occuper chez VLB un espace
aussi important que le patron.
Quand il décide finalement de
vendre VLB, Lanctôt le presse de lui céder l’entreprise plutôt
qu’à Sogides.
Trois-Pistoles
C’est un tragique accident
survenu chez VLB qui a forcé l’éditeur Beaulieu à sortir de
sa retraite. « C’est que mon éditeur a détruit une
partie de mes livres », me dira-t-il sobrement avant
d’ajouter immédiatement qu’il accréditait totalement la thèse
de l’accident. N’empêche, l’œuvre de Victor-Lévy
Beaulieu n’existait plus et l’ex-éditeur était le premier
à comprendre que personne ne voudrait engager les frais liés
à une nouvelle publication de son abondante production.
Quand Victor-Lévy Beaulieu
fonde les éditions Trois-Pistoles, en 1994, c’est d’abord
pour ramener à la vie sa propre œuvre, ce qu’il fera en se
republiant à raison de deux à quatre fois par année. Jusqu’à
ce que Nicole Fillion lui soumette, aux fins de commentaires, le
manuscrit « Nouvelles locales » pour lequel monsieur
Beaulieu s’enflamme. Le désir de publier le manuscrit
l’incite à revenir à l’édition, en 1999.
Le mandat régional
[i]
Victor-Lévy Beaulieu, Les
mots des autres, Montréal, vlb éditeur, 2001, p. 15
Sébastien
Lavoie
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